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7 - 2005 - Avant-propos
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Avant-propos

 

Ce numéro d’Etudes Epistémè regroupe un choix de textes issus de plusieurs séminaires (et d’une journée d’étude) organisés à l’Université de Paris 3 par le groupe Epistémè (E.A. 3416: I.R.I.S.) au cours des deux dernières années. Tous ces articles traitent à leur manière des rapports entre science(s) et littérature(s) au XVIè et au XVIIè siècle, dans le contexte anglais principalement, mais aussi, pour certains, dans une perspective comparatiste qui inclut la France. Aujourd’hui où l’opposition entre discours scientifique et discours littéraire semble aller de soi, tant on a intégré l’antinomie entre les " deux cultures ", ainsi que la décrivait C. P. Snow dans un essai célèbre de 1959, il paraît opportun de revenir aux sources de cette opposition. Selon Margaret Llasera, qui a étudié la présence des représentations scientifiques dans la poésie anglaise du XVIIè siècle, la période de la fin de la Renaissance et du XVIIè siècle serait encore marquée par une certaine " unité de culture ". La littérature produite pendant ces années manifesterait encore l’unité originelle de l’imaginaire de la littérature et de la science, avant cette division entre les deux cultures que décrira Snow. Cette unité, qui procède d’une appréhension globale de la connaissance à la Renaissance, s’effriterait peu à peu devant la spécialisation progressive des disciplines du savoir au cours du XVIIè siècle — ère des " révolutions " scientifiques. Ce modèle historiographique, brossé ici à grands traits schématiques, peut aider à comprendre la spécificité de la culture et de la pensée d’une période qu’une certaine historiographie anglo-saxonne appelle " early enlightenment " (" Lumières précoces "). Il nous rappelle que l’émergence de discours scientifiques avec leurs modalités de validation et de codification propres s’accompagne d’une progressive autonomisation du champ littéraire et de ses propres pratiques discursives. Mais le discours littéraire réfracte lui-même son contexte épistémologique d’apparition. Umberto Eco fondait en 1965 le concept de " métaphore épistémologique " pour désigner la manière dont l’art et la littérature véhiculent un savoir sur leur époque — et permettent l’accès à la connaissance d’une connaissance, avant même, souvent, que celle-ci ne soit explicitement détachée ou définie comme telle. Selon le sémiologue, c’est l’art tout entier (ou la littérature) qui est " métaphore épistémologique " d’un climat de pensée. En mettant l’accent sur le travail de déplacement opéré par l’œuvre artistique ou littéraire, Eco avait le mérite de mettre à distance trois tendances de la critique littéraire, deux appartenant en propre à la critique historiciste et qui consistent à réduire le texte littéraire au statut de document sur un fait culturel, philosophique et scientifique, ou, à l’inverse, à proposer du texte une série d’élucidations ponctuelles et factuelles (selon la théorie du reflet); enfin, une troisième tendance, celle de la critique formaliste, qui isole le texte de son environnement imaginaire et épistémologique. Les textes qui suivent reflètent quant à eux des approches diverses (historiques, comparatistes, littéraires); ils proposent chacun leur modélisation propre des rapports entre discours scientifique et discours littéraire.

Deux des essais traitent de l’essor précoce de deux nouvelles sciences qui se constituent peu à peu en champ autonome, la philologie (Paul Cohen) et la démonologie (Pierre Kapitaniak). Ils rappellent chacun à leur façon la difficile naissance d’un discours " scientifique " neutre et objectif et montrent les liens fondamentaux, souvent inextricables, qui unissent discours fictionnels et discours scientifiques. En rappelant ce que les théories philologiques et linguistiques doivent à la littérature et à l’imaginaire, Paul Cohen nous invite à infléchir l’opposition entre discours scientifique et discours littéraire décrite plus haut. À l’inverse, Anne Dunan, dans un article sur Bunyan et la médecine, s’intéresse aux effets des développements scientifiques sur la réception de la littérature: elle démontre comment les bouleversements dans le domaine de la médecine peuvent avoir fait évoluer la manière dont est perçue l’allégorie et l’enthousiasme religieux dans la deuxième moitié du XVIIè siècle. Enfin, les deux articles qui portent sur un texte singulier de Francis Godwin, The Man in the Moon (1638), par Sarah Hutton et Frédérique Aït-Touati, nous invitent à interroger de manière plus centrale encore l’articulation entre science et littérature. Ce cas d’un texte scientifique de fiction, voire de science-fiction, apparaît bien ici comme limite. Comme le montre Sarah Hutton, Godwin se fait l’écho sous forme fictionnelle de plusieurs théories astronomiques de son temps; mais comme le démontre Frédérique Aït-Touati, c’est au fond la dichotomie même entre discours fictionnel et discours scientifique que ce texte fait éclater de manière exemplaire. En relisant le récit à la lumière de deux catégories qu’il place lui-même au centre, le possible et le probable, Frédérique Aït-Touati réévalue le traitement narratif et théorique du voyage lunaire : elle démontre que le discours scientifique se sert de la fiction de manière productive, et, plus fondamentalement, que le discours de la science inclut peu à peu la fiction sous la forme de l’hypothèse — tandis que vice versa, la fiction intègre des éléments théoriques. Ces essais, qui inaugurent la réflexion engagée autour notre nouvelle problématique " Science(s) et littérature(s) ", ne constituent qu’une première livraison. Le numéro d’Etudes Epistémè du printemps 2006 sera consacré aux prolongements de la réflexion ébauchée ici même.


Date de création : 07/03/2006 @ 21:33
Dernière modification : 07/03/2006 @ 21:34
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