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Gesnerus, vol. 63 (1 & 2) 2006, par Gisèle Venet

Gesnerus, 63, vol. 1 & 2, 2006. Compte rendu par Gisèle Venet.

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La revue Gesnerus, Revue suisse d'histoire de la médecine et des sciences naturelles, nous a fait parvenir son Vol. 63 (1 & 2), 2006, sur: "Melancholy and Material Unity of Man, 17th-18th Centuries" / La mélancolie et l'unité matérielle de l'homme – XVIIe et XVIIIe siècles, et nous l'en remercions.

Guest editors: Claire Crignon-De Oliveira and Mariana Saad.


Comme le signale l'introduction bien structurée de Claire Crignon-De Oliveira et de Mariana Saad auxquelles j'emprunte avec gratitude l'essentiel de ce paragraphe de présentation, le volume 63 de Gesnerus rassemble des articles issus de communications faites lors d'un colloque à la Maison Française d'Oxford en avril 2002 autour d'une thématique, "La mélancolie et l'unité matérielle de l'homme". Les deux présentatrices dégagent les objectifs de ce colloque, dont celui de montrer que l'histoire de la médecine fait partie intégrante de l'histoire des idées: les savants et penseurs de ces deux siècles, le XVIIe et le XVIIIe siècles, sont encore obsédés des textes fondateurs – le Problème XXX attribué à Aristote, le pseudo récit par Hippocrate de sa rencontre avec Démocrite, les textes ou fragments de textes de Galien. Toutefois, ils se voient contraints d'élaborer de nouvelles approches critiques sous la pression de nouvelles recherches menées sur le système nerveux en Angleterre et en Italie, recherches essentielles qui posent avec une acuité nouvelle la question de la relation entre le corps et l'esprit dont la mélancolie, jusqu'ici fondée sur une psychophysiologie des humeurs, permettrait de mieux comprendre le lien qui les unit. Les neuf études qui constituent le volume – et c'est là son originalité – espèrent combler un manque rendu plus patent encore par le catalogue de Jean Clair établi lors de l'exposition qu'il avait organisée à Paris à l'automne 2005, Mélancolie, génie et folie en Occident, dans lequel les articles consacrés au XVIIe et au XVIIIe siècle, comme le soulignent toujours les présentatrices, ne traitaient que de la seule esthétique. L'ordre de présentation retenu pour ce volume 63 de Gesnerus est celui d'une chronologie des découvertes ou des réinterprétations. Le bilinguisme des titres d'articles est conservé: il semble de règle dans cette revue qui édite en plusieurs langues européennes.


Bernard Hœpffner, le traducteur pionnier pour Corti, en l'an 2000 – et en 2112 pages! – de l'Anatomie de la mélancolie de Robert Burton, ouvrage jamais traduit en français depuis sa parution en Angleterre en 1621, présente le grand œuvre de Burton en prélude – "As a Prelude: Bringing Melancholia to Book" –, et conduit une réflexion sur la "matière" de ce livre. Il évoque le rêve d'encyclopédisme de Burton et la pratique d'un "art de la mémoire" assez efficace pour avoir suggéré quelque 13133 citations, associé 1600 auteurs et référencé plus de 2700 volumes; mais, revisitant aussi cette bibliothèque labyrinthique à la Borgès, il en expose les contradictions externes, la "mémoire" n'ayant plus la même fonction depuis l'invention de Gutenberg; et internes, le sujet explicite de Burton étant la mélancolie, mais son thème implicite, "le" livre. Ce livre, en tant que livre et en tant qu'encyclopédie de tous les livres, révèle sa nocivité, cause et symptôme de mélancolie, pour le lecteur comme pour l'auteur. Mais l'Anatomie de la mélancolie donne aussi à voir un monde en mouvement qui se construit, et offre donc à la mélancolie son propre antidote.


Caroline Petit, dans "Mélancolie et méthodisme: traduction originale et commentaire d'un texte de Prosper Alpin (1553-1617)" [Melancholy and Methodism: Original translation of a Text by Propser Alpin], donne la traduction en français d'un chapitre sur la mélancolie tiré d'un traité en latin, De medicina methodica (X, 11), publié à Padoue en 1611, par un auteur vénitien, Prosper Alpin, botaniste et grand voyageur, de l'université de Padoue. Cette traduction est précédée d'une présentation de la "Méthode" des "Méthodiques" (nom dérivé d'une secte de l'antiquité dont la thérapie se fondait sur un classement simple des états pathologiques et non sur la théorie des causes cachées d'Hippocrate): appliquée à la mélancolie, la "Méthode" devrait permettre de la traiter comme n'importe quelle autre affection, mettant en avant l'expérience du médecin et reléguant au second plan la théorie. Prosper Alpin, en voulant concilier pratique méthodique et savoir galénique, se trouve malgré tout impliqué dans les débats polémiques sur la bile noire comme cause de la mélancolie, récusée comme telle par les Méthodiques, ce qui entraîne l'auteur à l'éclectisme plutôt qu'au Méthodisme rigoureux


La traduction du chapitre est très soigneusement annotée. Le texte de Prosper Alpin fait une description – parfois tautologique – des symptômes mélancoliques, allant des vomissements de bile noire à des perturbations de l'imagination par hallucinations, avec crainte et abattement, et exemples circonstanciés longuement donnés, mais non pour tirer un savoir supplémentaire de chaque délire. La raison au contraire de cette description rejoint les préoccupations des Méthodiques: "le nombre incalculable de manières de se faire des idées" (p. 26) interdit de s'intéresser à chaque forme singulière comme symptôme. Alpin s'attache alors à la "partie affectée", le cerveau, mais en utilisant les observations venues de la tradition Galénique sur les effets physiologiques de l'affection – inflammation, bile rendue brûlante – favorisés par le tempérament sec et chaud ou la constitution fragile et rugueuse (p. 28). Alpin aborde la guérison du mélancolique (p. 29) en détaillant sirops, bouillies, tisanes, éventuelles saignées, ventouses scarifiées, décoctions, bains qu'il emprunte explicitement à Galien (p. 30), encore qu'il invite à la prudence devant les "ruses" utilisées en lieu de médicaments pour libérer les mélancoliques (ibid). Dans cette partie pratique de la thérapie, on retrouve les médications collectées par Burton lors de ses lectures, ellébore, suc d'absinthe et son subtil dosage, huile de camomille, etc., mais Alpin ne cherche pas l'exhaustivité des listes de remèdes, mais plutôt, semble-t-il, le soulagement du malade, avec une conclusion dont on ne sait si elle reflète le scepticisme de l'auteur ou sa résignation aux limites de la médecine: "Certains, dans le cas des mélancoliques qui ne sont pas du tout rétablis par les soins médicaux prescrits par la sagesse des Anciens, se réfugient dans l'emploi des cautères tantôt aux jambes, tantôt aux bras, tout comme on se réfugie auprès de la sainte croix. Que cela aussi soit mentionné au sujet du traitement des mélancoliques".


Michal Altbauer – Rudnik, in "Love, Madness and Social Order: Love Melancholy in France and England in the Late Sixteenth and Early Seventeenth Centuries", quotes from literary examples at first but only to insist that the article is to rely on a concept from present cultural psychiatry – "illness's social course" – to explore 16th and 17th c.' medical treatises on love melancholy, more specifically Jacques Ferrand's Traicté de l'essence et guerison de l'amour ou de la melancholie erotique (1610, trad. Oxford, 1640) or Burton's Anatomy of Melancholy (1621, reed. 1628, 1632, 1638 and, posthumously, 1651). The aim is to analyse the reciprocal influence of the social world and of love melancholy, with a comparative approach of English and French reactions and attitudes to it. The article starts with a brief historical reminder of the double diagnosis according to the medicine of humours, sanguine for patients too prone on erotic love, and melancholy for those suffering of love despair, and traditional cure, by restoring the balance between moist and dry through specific diet and change in lifestyles. But a closer look at the lifestyles of these patients, in the two centuries concerned, places them among the well-off and idle, an observation found both in Ferrand and in Burton – who adds to it his scorn for the idle class, seeing the disease as more developed among them –, class difference becoming the major issue. The article turns to diaries and contemporary literature to explore further cases of love melancholy, retaining biographical elements from poets like Louis Labé or diarists like Pierre de l'Estoile, or accounting for the patriarchal order imposed on young people from examples borrowed from French drama (Corneille), or Joyeux's essay, Dialogue de l'amour et de la raison. Examples from English context are derived from Richard Napier, or famous cases like Anabella Stuart, cousin to James I, or English drama, from Marlowe to Webster's Duchess of Malfi, or John Ford's The Lover's Melancholy and other plays. All those examples, according to the author, highlight the distress from parental limitation, but whether based on real distress is further examined through assessment of edicts and ordinances altering family law in France, serving the interests of noblesse d'épée as well as noblesse de robe and leading to a "family-state compact" (p. 42). The case of England is allegedly different, although historians tend to agree that it was a patriarchal authoritarian society as well, driven by parental absolutism and that few people experienced the ideal of romantic love, left to literature. The article insists all the same on the greater emotional distress in France, and on the family as perhaps the most influential cause of personal disorders, whereas love melancholy in England would be a sort of idée force. It concludes on the cultural component of a disease which both shaped society and was shaped by it.


Claire Crignon-De Oliveira: "La mélancolie entre médecine et religion: d'une pathologie des comportements religieux à une pratique pathologique de la religion". [Melancholy Between Medicine and Religion: from a Pathology of Religious Behaviours to a Pathological Practice of Religion].
Burton, qui crée la catégorie de la "mélancolie religieuse" au vu de tous les désordres dans les comportements religieux qui s'écartent de l'orthodoxie anglicane, associe le couple orthodoxie/déviance à celui de santé/maladie. Le recours à cette catégorie lui permet de classer les comportements déviants en deux catégories, "l'excès et le manque", autrement dit la superstition et l'impiété, ou l'idolâtrie et l'athéisme. Du côté de l'excès sont les païens, les puritains, les papistes, les sectaires ou "enthousiastes", du côté du manque les sceptiques, libertins, déistes, athées. Son intention est tout autant de discréditer les dissidents que de démontrer que des comportements comme le désespoir religieux, par exemple, relèvent de la médecine tout autant que de la théologie, affirmant au passage l'originalité de sa démarche qu'aucun médecin à ce jour n'a suivie. Burton traite cette question sous l'angle exclusif de la pathologie, sans référence au Problème XXX, 1 du pseudo Aristote selon lequel la mélancolie désigne l'homme de génie. Pourtant, selon Claire Crignon de Oliveira, renvoyant à Jackie Pigeaud, et analysant la portée de ce texte en détail, le Problème XXX, 1 soulignait dans la mélancolie une humeur protéiforme qui aurait dû séduire Burton. Il lui préfère le rapport posé entre mélancolie et manie par la tradition médicale (pourtant récusée dans un premier temps), le délire maniaque ne différant du délire mélancolique que par une différence de degré, ce qui lui permet de dénoncer dans la mélancolie religieuse les actes violents qui pourraient suivre. Ce rapport lui servira d'arme polémique contre les enthousiastes, mais posera aussi la question de la responsabilité de leurs actes. Claire Crignon de Oliveira, qui a beaucoup écrit sur les enthousiastes, fait l'exposé des objections de Henry Moore aux enthousiastes (1662) impliquant leur responsabilité dans le choix qu'ils font contre la raison, l'explication médicale ne pouvant annihiler la liberté. Cette notion de "délire partiel" (sur un sujet particulier) est renforcée au XVIIe siècle par des juristes (Matthew Hale) ou des médecins (Thomas Willis après Du Laurens) et s'oppose à celle de "délire général" (démence qui prive l'individu de ses facultés rationnelles), mais laisse entier le problème de la frontière entre les deux, comme dans le domaine du délire religieux reste à délimiter la frontière entre péché et maladie. Expliquer les comportements religieux en termes médicaux était novateur au XVIIe siècle chez un Burton, mais semble devenu une idée reçue au XVIIIe non seulement chez les médecins mais chez les représentants de l'Église, et les catégories de Burton se retrouvent radicalisées en folie athée et folie enthousiaste chez Nicolas Robinson en 1729, dans un chapitre de son Traité sur le Spleen, tout comme la théorisation d'une pathologie des comportements religieux à partir des humeurs s'impose avec Glandvill. Le danger à l'évidence est de voir expliquer par la pathologie non seulement les comportements dissidents mais la croyance religieuse elle-même, danger déjà présent dans la dénonciation par Burton de tous les degrés de folie religieuse ayant pour facteur commun une mélancolie amoureuse, l'amour de la religion. L'explication médicale des symptômes s'accompagnait chez Burton d'une réflexion critique sur le genre de vie des religieux en qui pouvaient naître de ce fait des comportements pathologiques. Au XVIIIe siècle, cette prise de conscience confirme le danger de voir l'usage polémique du discours médical œuvrer non seulement contre la mélancolie de la dissidence mais contre la religion comme mélancolie. De fait, dès 1708, avec sa Lettre sur l'enthousiasme, Shaftesbury, critiquant la morosité de l'enseignement religieux, préconise "une diététique religieuse fondée sur l'esprit et l'humour comme remède non seulement aux excès de la passion religieuse mais de cette pratique mélancolique de la religion", projet tonique sur lequel ce riche article se conclut.


Frédéric Gabriel: Genèses de la mélancolie: la figure d'Adam et sa réinterprétation aux XVIe et XVIIe siècles [Genesis of Melancholy: Adam's Figure and its Reinterpretation in the 16th and 17th Centuries].
Centrant son propos sur le sujet du colloque, "la mélancolie et l'unité matérielle de l'homme", Frédéric Gabriel voit dans la figure d'Adam un paradoxe fondateur, le moment de sa création étant en même temps genèse de la mélancolie, avec la chute emblématique. Dès les deux récits différents de la Genèse, le problème de l'unité matérielle se pose, le premier faisant référence à "homme et femme", le second à une distinction corporelle. Le suivi des interprétations exégétiques montre la distinction entre deux Adam, l'androgyne, à la fois individu et espèce (Philon d'Alexandrie, Origène, Midrach Rabba), et le dissemblable pour la procréation, d'où naîtra une troisième interprétation dite "fable" des Hébreux sur l'unité des deux "états" d'Adam, dérivée du discours d'Aristophane dans le Banquet de Platon. Lois le Roy, en 1599, s'en fait l'écho explicite. Léon l'Hébreu, médecin et rabbin du XVe siècle, opère la liaison entre textes mosaïques et textes platoniciens, s'intéressant au problème de l'écriture ("fable", "histoire", "substance de l'Écriture dépliée par Platon), comme une longue citation (p. 65) l'explicite. Les exégètes s'interrogent aussi sur la nature de la "torpeur" ("exstase") qui saisit Adam dans le second récit et ses implications qui déterminent une économie de la chute: l'intellect (masculin) n'étant plus en veille, la sensualité (féminin) n'est plus retenue. Adam tombe dans l'ornière charnelle, acte de naissance de la mélancolie. Le sommeil extatique est proche de la mélancolie: mêmes effets sur le corps et l'imagination, pouvoirs de l'erreur qui seront longuement commentés (Justinien), le corps devenant "sépulcre d'erreur" (Loredano, 1695), le jugement dépravé devenant le propre de l'amoureux. Une pathologie corporelle fonde la tradition de la mélancolie érotique. Le manque provoqué chez Adam par la création d'Eve est doublé de l'apparition d'un excès, la superfluité humorale (Hildegarde de Bingen, lien entre péché et apparition de la mélancolie dans la semence de l'homme). Dès lors, la transmission de la mélancolie et de la vie est simultanée, et genèse, mélancolie et génération se rencontrent. Un Adam mélancolique se dessine, comme l'homme au corps originellement malade. L'histoire commence par la chute, genèse crépusculaire, le cercueil avant le berceau. L'homme est dégradation de l'image de Dieu par un jeu d'ombre, son propre corps lui faisant à son tour ombre. Frédéric Gabriel traque les jeux d'enchaînements des métaphores bibliques repris par les commentateurs dont ceux sur les "vêtements de peau" dont Adam et Eve sont revêtus lors de l'exil – péché, corps, corps corruptible, peaux de bêtes mortes – qui conduisent à une citation tirée de la Bibliothèque orientale (1697) d'Herbelot liant ensemble explicitement Adam, le péché, la semence noire, la graine noire d'une plante et la bile noire de la mélancolie. Frédéric Gabriel conclut sur l'image de la mélancolie comme Janus humoral, symbole de l'unité constituée par un dédoublement, "Janus dont on rapporte qu'une des deux faces est celle de Saturne" d'après un texte de 1698, qu'il rapproche de l'Adam androgyne ou du double littéraire Démocrite et Héraclite (Pierre Besse, 1615, précise l'auteur de l'article, mais on pourrait décliner la litanie sans fin des références aux deux figures inverses tout au long des XVIe et XVIIe siècles, de même qu'à celle de Janus ou de l'androgyne). Mythes et médecine se rencontrent dans un processus de circularité.


Jackie Pigeaud: Délires de métamorphose [Deliria of Metamorphosis].
Grâce à deux figures majeures comme Thomas Sydenham (1624-1689), l'Hippocrate anglais, et Thomas Willis (1621-1675), Jackie Pigeaud aborde la façon dont l'hypocondrie, rivale de la mélancolie depuis le IVe siècle avant J.-C., se constitue de manière nouvelle au XVIIe siècle. Avec Sydenham, et à partir de citations sur l'hystérie, féminine, ou l'hypochondrie, masculine, Pigeaud pose d'abord la question de la désignation, thème cher à l'auteur et qu'il a déjà exploré dans Poésie du corps (1999) et Aux portes de la psychiatrie (2001), qui entraîne la figure de Protée, figure de la métamorphose, tant "les symptômes de l'affection hystériques sont différents, et même contraires les uns aux autres", déniant toute histoire possible, toute désignation d'un type, d'une règle. Seule la définition de "l'homme intérieur" de Sydenham, double intérieur, précise Pigeaud, unité du "recto/verso", peut rendre compte de l'unité de l'individu malgré la multiplicité hallucinatoire des symptômes générée par l'hypocondrie, maladie du mensonge, de l'illusion qui trompe le malade comme le médecin, la tête étant le siège, et non le sexe (Le Pois, 1563-1633, réédité au XVIIIe s.). Thomas Willis propose lui aussi un "homme intérieur", plus précisément matérialisé que celui de Sydenham, "homme éthéré constitué des atomes les plus subtils" mais aussi "subissant des métamorphoses… et s'emparant de formes variées". La coïncidence de soi à soi fait la santé, mais dans l'amour, l'anima sensitiva (l'homme éthéré) désire s'unir et s'assimiler avec l'être qu'il désire, et s'étend hors de lui-même. Dans le cas de la lycanthropie, autre aspect de la mélancolie, l'anima sensitiva voit changer sa forme, le mélancolique peut sortir de l'humanité en se croyant métamorphosé en loup. Pigeaud cite à cette occasion Jean Wier qui voit dans cette maladie la raison pour laquelle Ovide aurait écrit la métamorphose de Lycaon, à rebours de la pratique plus traditionnelle qui est d'aller chercher le mythe pour décrire le symptôme, sans quitter jamais la poésie et l'Antiquité fabuleuse et fabulatrice. L'autre question qui se pose est la nature de l'imagination, de la violence de l'image qui peut être créatrice. Pour le médecin Bellini (1643-1704), la lycanthropie naît du jugement: à partir d'une mise en branle de ses "esprits", le lycanthrope imite les mœurs du loup, mais la forme supposée du loup est activée non par les "esprits" mais par "l'opinion" du lycanthrope. Il n'y a pas transformation mais idée que l'on est transformé, et donc erreur de jugement. Willis parle sans cesse des "métamorphoses imaginaires des mélancoliques" qui posent la question de l'identité derrière l'altération, identité avec soi-même, identification avec le loup. Pigeaud rappelle à ce propos l'instabilité de l'être mélancolique selon le Problème XXX du Pseudo Aristote, expliqué par celle de la bile noire: le mélancolique est lui-même et un autre – jeu de rôle faisant appel à la mimésis mais aussi, lorsque le mélancolique cherche à sortir de soi pour devenir un autre, faisant appel à la métaphore, par quoi il devient un poète, un créateur. L'imitation selon Willis remplace la métaphore, ou plutôt les deux se combinent, précise Pigeaud, dans ce changement sur place qu'est la métamorphose. Pigeaud finalement pose le rapport entre poésie et hypocondrie par la double question: est-ce le malade qui mime le mythe, ou le mythe qui mime la maladie? Rebondissant sur Platon et la légende de Lycaon, Pigeaud conclut sur le caractère protéiforme d'une maladie appelée hystérie, hypocondrie, ou pourquoi pas, mélancolie, singeries hypocondriaques qui ne font pas le poète. Une dernière référence au père Athanase Kircher (1602-1680) conseille d'apprivoiser le monstrueux des singeries hypocondriaques par le trucage de miroirs déformants, métamorphose jubilatoire mais qui ne saurait cacher une métamorphose intérieure plus inquiétante, que Kircher préfère consacrer à " un total et éternel silence".


Allan Ingram: "Death in Life and Life in Death: Melancholy and the Enlightenment".
Allan Ingram starts from Cheyne's The English Malady (1733) blaming the climate for the national prevalence of melancholia and suicide, quoting from Bridget Lyons and relying on her Voices of Melancholy to sketch out the literary figure of the melancholy man in turn deriving from a medical treatise of 1599, Du Laurens's Discourse for the Preservation of Sight. By the time of the Enlightenment, humoral imbalance has been replaced by nervous fragility, but the same symptoms are described at length by 18th c. poets and physicians alike. Throughout the article, the author provides a wealth of documentation for each of those basic symptoms through precise evocations of medical cases (Nicholas Robinson, John Woodward, Thomas Arnold) or literary works (Gray, Cowper, Young, Boswell), pamphlets like Hannah Allen's, or writings of divines. The examples selected tend to concentrate on suicide or "horrors of the mind", provoking haunting images or "symptoms" of "death in life and life in death", a recurring feature also among poets and culmination in Gray's Elegy Written in a Country Churchyard, with Gray's sense of responsibility as an intermediary between the dead and the living echoing quite a number of contemporary medical cases quoted. Allan Ingram underlines the creative capacity underlying melancholy, and concludes his richly documented article with a ray of hope, the "in-betweeners" seeing themselves as protectors of the sufferers, in a capacity to help them resist the temptations of self-destruction.


Clark Lawlor: " 'Long Grief, dark Melancholy, hopeless natural Love ': Clarissa, Cheyne and Narratives of Body and Soul".
Clark Lawlor makes clear the shift from Burtonian modes of humoral thinking to post-Newtonian 18th c. context, with the new physiology of the "nerves" defined by Cheyne (1753), or with the progression from melancholy to consumptive illness further stressed by physicians of the nerves like Robert Whytt (1765). It resulted in a medicine predicated upon the unifying concept of "sensibility", with debilitating effects but also implying social distinction. Cheyne amplified the traditional perception of women's greater delicacy, and his description of chronic passions like "long Grief, dark Melancholy, hopeless natural Love" and the feminised aspect of his writing could only appeal to Richardson, himself described by laudatory Cheyne as Hyppo[chondriac]. Clark Lawdor further concentrates on Clarissa's death which combines the Renaissance love melancholy tradition, Protestant views on good and easy death, and Cheyne's new discourse of sensibility, consumption supposedly providing easy death, free from physical suffering and therefore allowing for concentration on matters spiritual. Symptoms of Clarissa's "death from grief" are described at length, detailing the progress of the disease especially with the loss of appetite entailing loss of weight without loss of beauty or with the progress of a consumption of the lungs, all confirming Cheyne's views. They also allow Lawlor to point at the regular development of a medicine of the nerves (Richard Brookes and his description of Hysterical affections, 1765; Zückert on Clarissa's slow consumption from "heart-break", 1768), and the redeploying of 17th c views of Protestant divines on easy death and spiritual preparation. After underlining the dichotomous tension between earthly body and heavenly soul best resolved in consumption with the body dematerialising, Lawlor concludes his far-reaching article on this influential novel, Clarissa, as bringing a new and gendered form of melancholy to the 18th c., and confirming the need to probe deeper into the complex relations between body and soul in the hybrid condition of melancholy.


Mariana Saad: La mélancolie entre le cerveau et les circonstances: Cabanis et la nouvelle science de l'homme [Melancholy Between Brain and Circumstances: Cabanis and the New Science of Man].
Mariana Saad souligne le bouleversement majeur que constitue la publication, dans les dernières années du XVIIIe siècle, des Rapports du physique et du moral de l'homme (1798 pour la première partie) de Pierre Jean Georges Cabanis, rupture totale dans la manière de comprendre la mélancolie puisque Cabanis pose que "le moral n'est que le physique considéré sous certains points de vue particuliers", affirmant d'emblée l'absence de hiérarchie de l'un à l'autre. Dans cet acte de refondation du savoir médical, Cabanis se pose la question de l'existence et de la localisation d'"organes particuliers du sentiment", et affirme que les maladies de l'âme doivent se comprendre comme des désordres physiques. Mariana Saad dégage au fur et à mesure de ses analyses l'originalité réelle de Cabanis: à propos de "l'humeur séminale", dysfonctionnement de la sexualité, Cabanis pose "l'influence des sexes sur le caractère des idées", mais pour mieux affirmer que toute "existence morale" a un lieu physique dans le corps humain, le cerveau, radicalisant une position matérialiste. S'il ne fait pas référence aux avancées majeures des anatomistes du cerveau depuis la fin du XVIIe, il se montre plus intéressé par les traces physiques laissées par les troubles psychiques dans les cerveaux des fous alléguées par Morgagni, et malgré la résistance de Pinel aux "découvertes" des traces physiques des maladies mentales. Cabanis tient par trop à expliquer les dysfonctionnements moraux par des malformations du cerveau, organe qu'il considère, à la différence de ses contemporains, comme un organe actif et sensible et non inerte, éclairant la relation qui s'établit entre le genre de sensations ressenties par les mélancoliques et les nerfs du cerveau. L'hypocondrie apparaît comme l'incapacité du cerveau à analyser correctement les sensations transmises, créant les distorsions de tous ordres dans l'imagination des artistes et des savants, mais aussi des délirants et des prophètes. Pour Cabanis, héritier du sensualisme de Condillac et de la philosophie de la connaissance de Locke, "la sensibilité physique est la source de toutes les idées et de toutes les habitudes qui constituent l'existence morale de l'homme". La sensibilité est bien une propriété des organes mais dotée d'autonomie, assimilée qu'elle est à un "fluide", ce fluide n'étant pas pour autant comparable à celui de Mesmer. La nature "fluide" de cette masse permet à Cabanis de défendre le caractère réversible du mal, la sensibilité apparaissant plutôt comme un volume constant d'énergie qui se déplace selon une mécanique newtonienne d'action-réaction, le grand nombre de sensations parvenant au cerveau produisant un volume considérable d'idées. Freud et Breuer s'en souviendront dans leurs Etudes sur l'hystérie: ils expliqueront le sommeil avec rêves et le sommeil sans rêves à partir de la masse d'énergie présente dans le corps du dormeur et sa répartition.


Date de création : 12/12/2006 @ 15:37
Dernière modification : 12/12/2006 @ 15:54
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