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Fiona McIntosh-Varjabédian

Université Charles de Gaulle - Lille 3 (Alithila)


Macaulay et Wollstonecraft : écriture féminine de l’histoire ou remise en question républicaine de la société patriarcale ?

 


Résumé / Abstract


Quand on observe les similitudes de vocabulaire et de registre entre The History of England (1763) de Catharine Macaulay et An Historical and Moral View of the Origin and Progress of the French Revolution (1794), il est difficile de faire la part de ce qui relève de leur républicanisme ou de leur statut de femmes historiennes. Le cas est particulièrement épineux pour les inversions sexuelles qu’elles opèrent dans leurs textes, puisque le masculin et la fermeté de la raison sont associés avec la république parlementaire ou avec les Puritains, tandis que le pouvoir monarchique, censé être d’ordre patriarcal, est associé au caprice féminin et à un amour efféminé du luxe et des vaines apparences. Cette stratégie qui vise, par contraste, à asexuer et à neutraliser le regard et la voix de l’historien(ne) a toutefois pour conséquence fâcheuse de confirmer le public dans ses préjugés sexuels puisque les figures féminines, qu’elles appartiennent aux hautes sphère ou au peuple, sont presque systématiquement présentées comme victimes de leurs impulsions sentimentales et de leur superficialité.

This paper tries and analyses the similarities of vocabulary and of register between Catharine Macaulay’s History of England (1763) and Mary Wollstonecraft’s Historical and Moral View of the Origin and Progress of the French Revolution (1794). Do they pertain to their status as female historians or to their republicanism or political radicalism ? The case stays undecided when they invert the values of masculinity and or femininity, associating the Parliamentarians or the Puritans with male reason or, by contrast, the king and the monarchic party, supposedly founded on the values of patriarchy, with female caprice and a wanton fascination for luxuries and vanities. This strategy that aims at giving an asexual and impartial image of the historian has an unhappy consequence since it confirms the public in its sexual prejudices : women of all ranks are depicted as victims of their sentimental and irrational outbursts, of their superficiality and ignorance.

L’auteur


Fiona McIntosh-Varjabédian est professeur de littérature générale et comparée à l’université de Lille 3. Elle est notamment spécialiste des rapports entre la littérature britannique et française aux XVIIIe-XIXe siècles. Elle s’intéresse tout particulièrement aux relations entre histoire et fiction que ce soit dans La Vraisemblance narrative publiée en 2002, l’Ecriture de l’histoire et regard retrospectif, Clio et Epiméthée, 2010, ou encore dans l’ouvrage collectif qu’elle a co-édité avec Marie-Madeleine Castellani, Louis XI une figure controversée, in Bien Dire Bien Aprandre, 2010.


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1. Bien qu’elles soient séparées par une génération, l’admiration que Mary Wollstonecraft éprouvait pour Catharine Macaulay fait de celle qui est considérée comme la première historienne de langue anglaise un modèle [1] : son immense succès – fût-il relativement éphémère – a montré qu’il était possible à une femme de produire des écrits sérieux qui répondent à la triple ambition d’investir le champ historique, philosophique et politique. Toutefois, la principale difficulté à laquelle nous sommes confrontés aujourd’hui en examinant l’Histoire d’Angleterre ainsi que An Historical and Moral View of the Origin and Progress of the French Revolution, c’est de savoir dans quelle mesure telle ou telle convergence entre Macaulay et Wollstonecraft relève d’une stratégie d’écriture spécifique liée à la condition féminine des auteurs ou d’un discours politique, qui transcende les distinctions de sexe et qui est lié à la tradition whig et/ou radicale à laquelle elles participent toutes deux.

2. La difficulté naît en particulier de leur volonté même de s’affirmer dans un genre ressenti comme masculin, à la différence du roman marqué par la féminisation du lectorat, ou des mémoires plus neutres sur le plan générique. Elle provient également de leur rhétorique commune qui les conduit à brouiller les valeurs et les connotations du sentiment (féminin) et de la raison (masculine), non pas en mettant en cause la validité de ces distinctions, mais en les détournant de leurs cibles attendues. En effet, leur stratégie repose moins sur une entreprise de subversion systématique des valeurs admises dans le discours politique (masculin) que sur une forme de réappropriation de l’argumentaire anti-monarchique et anti-absolutiste. Aussi font-elles l’éloge de la virilité et de la simplicité républicaine et critiquent un luxe et une ostentation monarchiques ressentis comme efféminés et débilitants. Ce faisant, elles reprennent à leur compte des distinctions sexuelles qui appartiennent aux lieux communs véhiculés par les Puritains eux-mêmes (Hume s’en moque dans sa propre version de l’Histoire d’Angleterre), par Rousseau et nombre de révolutionnaires, ce qui les conduit à condamner le plus souvent le féminin au profit justement du masculin. Nous montrerons que leur écriture d’opposition et de dénonciation est inhérente à la fois au genre historique qui est, par lui-même, extrêmement polémique (on écrit essentiellement contre les narrations précédentes qui ont été faites sur un événement ou une période, c’est dans ce geste même d’opposition que l’auteur légitime sa propre narration), et à l’autorité problématique qu’elles peuvent avoir dans un genre littéraire qui ne leur revient pas de droit et qui sort des cadres de ce qu’une femme est censée pouvoir écrire. Nous serons donc amenés à examiner comment leurs écrits historiques se construisent comme un contre-discours et dans quelle mesure, dans un deuxième temps, le poids de la polémique les conduisent à abandonner en quelque sorte leur statut de femme auteur afin d’inverser les repères sexuels et de porter leurs coups contre l’absolutisme.

3. Écrire, c’est écrire contre. Les conditions sociologiques d’écriture au XVIIIe siècle expliquent, on le sait, largement ce trait : dans un milieu littéraire relativement restreint les auteurs ont une connaissance de leur œuvre réciproque, qui dépasse celle que peut avoir un public lettré dans une période comme la nôtre, caractérisée par un morcellement extrême et la mondialisation des voies de production. Ainsi l’historienne d’inspiration whig, Macaulay, se réfère explicitement au texte de Clarendon, qui a été identifié comme un texte profondément tory, pour le réfuter ou le commenter [2]. De même, elle fait allusion à Hume, lui aussi plutôt identifié comme tory en raison de sa remise en cause du mythe de la liberté saxonne ou de sa peinture pathétique de la mort de Charles Ier [3]. Le penseur écossais, de son côté, ne manque pas de s’étonner du grand succès qui a été réservé à l’historienne en comparaison des ventes initialement réduites de sa propre Histoire d’Angleterre. Selon l’expression de Bridget Hill, « elle représentait une intrusion inattendue dans un domaine réservé aux hommes » [4], ce qui n’empêche pas Hume de correspondre avec elle au sujet de leurs divergences, dans le traitement et l’interprétation des faits [5]. Les rééditions de leurs ouvrages respectifs – plus nombreuses au XVIIIe siècle pour Macaulay – a donc permis à cette opposition, somme toute courtoise, de s’exprimer au travers de la narration, et plus particulièrement dans l’usage qui est fait des citations au style direct et indirect, puisque, pour faire court, l’un traite avec ironie le discours biblique des parlementaires tandis que l’autre témoigne d’une ironie et d’une technique analogues pour le camp de la cour et pour la langue ampoulée et ostentatoire qui y prédomine.

4. La réception des textes confirme une opposition qui est perçue comme d’ordre essentiellement politique, malgré quelques commentaires qui sont nécessairement nés du sexe de Macaulay. Aussi Pitt oppose-t-il l’historienne à Hume, pour louer l’une et critiquer l’autre pour des motifs idéologiques [6]. Rappelons pour mémoire que la valeur de contre-discours que prenait ce texte a été sanctionnée à la fin du siècle par la traduction que Mirabeau fait paraître en France en 1791 de Histoire d’Angleterre, depuis l’avènement de Jacques I jusqu’à la révolution [7], afin qu’elle puisse servir d’antidote aux représentations de la révolution d’Angleterre alors en circulation en France, qu’il jugeait trop favorables au camp royaliste [8].

5. Le caractère polémique de An Historical and Moral View of the Origin and Progress of the French Revolution and the Effect it has produced in Europe, publié en 1795, est peut-être plus évident encore et a été amplement étudié [9]. Bien que l’essai historique nuance les propos de 1790, notamment sur la propriété, contenus dans A Vindication of the Rights of Man in a Letter to the right honorable Edmund Burke [10], le vocabulaire et les thèses de Wollstonecraft convergent avec les autres écrits pro-révolutionnaires qui ont été rédigés par Mackintosh et Paine contre Burke, comme le montre l’examen d’un ouvrage qui visait à aider le lectorat anglais à se retrouver dans la somme des arguments pour ou contre la Révolution française, A Comparative Display of the Different Opinions of the most distinguished British Writers on the subject of the French Revolution, publié en 1793. Par exemple, la référence qui est faite au gothique, pour répondre à l’argumentaire burkien de l’héritage comme vecteur de droit est commune à Mackintosh et à Wollstonecraft [11]. Il s’agit de désigner, dans chaque cas, un régime, ou des lois, dont les racines sont certes anciennes, mais dont l’ancienneté n’est pas signe de vénération mais seulement de barbarie [12]. La conception qu’a Wollstonecraft du progrès la place du côté de Paine, contre Burke, dans la mesure où le progrès, s’il est effectivement graduel et repose sur une accumulation des savoirs et des expériences, ne doit pas signifier conservation nostalgique et sentimentale des lambeaux du temps passé, sous prétexte qu’ils relèvent du temps passé. Si, de ce fait, la révolution est placée du côté de la raison, non pas du sentiment incontrôlé, ainsi que du combat pour la liberté et les lumières, c’est avant tout, pour des raisons que je qualifierais de politiques.

6. De son côté, dans sa lecture des prémices de la révolution de 1642, Macaulay reprend l’argumentaire whig et le mythe des libertés saxonnes. Elle revient régulièrement sur l’idée que la dynastie Tudor a, en raison des guerres de religion, affaibli, au cours du XVIe siècle, des prérogatives qui existaient dans le pays préalablement à son avènement. L’historienne inscrit, de ce fait, la révolution d’Angleterre dans un grand mouvement de reconquête des libertés anglaises. Par la nature historique et juridique des références que l’historienne déploie, je pense notamment, dès l’introduction, aux renvois à la liberté grecque et romaine, ou au règne d’Élisabeth Ire, Macaulay s’écarte volontairement d’un discours qui serait identifié comme féminin ou comme appartenant à la sphère intime ou domestique. Même lorsqu’elle évoque les origines de sa vocation, en marge du récit, (« From my early youth I have read with delight those histories which exhibit Liberty in its most exalted state, the annals of the Roman and Greek republics. Studies like these excite the natural love of Freedom which lies latent in the breast of every rational being, […] (HE, I, p. V). »), elle profite d’une certaine ambiguïté de vocabulaire pour se libérer des attentes liées à son sexe : le plaisir intense (delight) qu’elle dit avoir ressenti à la lecture des Anciens n’a rien de sensuel, ni de romanesque, pas plus que l’état d’exaltation dans lequel la plongent les annales romaines et grecques ne relève d’une émotion ou d’un ravissement intense et sans mesure, mais plutôt de pensées propres à la nature rationnelle de l’Humanité tout entière. Elle se pose d’emblée comme une historienne de plein droit.

7. Une génération plus tard, les stratégies qu’élabore Wollstonecraft pour défendre la légitimité du mouvement français sont similaires, parce qu’il s’agit de minimiser à la fois la rupture politique et la rupture sexuelle. L’une va de pair avec l’autre, parce que dans les deux cas, la tradition est interrogée. Aussi le schéma historique que dessine Mary Wollstonecraft ne la distingue-t-il pas à proprement parler des autres défenseurs de la Révolution française, puisque son analyse repose sur une conception du progrès qui est, en tous points comparable aux positions que défend Condorcet dans son Tableau historique du progrès de l’esprit humain [13] :

But these evils are passing away ; a new spirit has gone forth, to organise the body-politic ; and where is the criterion to be found, to estimate the means, by which the influence of this spirit can be confined, now enthrowned in the hearts of half the inhabitants of the globe ? Reason has, at last, shown her captivating face, beaming with benevolence ; and it will be impossible for the dark hand of despotism again to obscure it’s radiance, or the lurking dagger of subordinate tyrants to reach her bosom. (FR, I, p.19)

8. La Raison, qui est représentée, selon le goût du temps, sous la forme d’une allégorie féminine, doit s’exprimer dans l’histoire, soutenue par « les sentiments éclairés d’une philosophie mâle et progressive » (« the enlightened sentiments of masculine and improved philosophy » FR, préface, p. V). Le combat séculaire contre les ténèbres de l’erreur et du préjugé est rendu perceptible par le regard même que jette l’historien(ne) sur le déroulement des faits. Par un processus qui a été analysé notamment par Conniff et Bromwich, Wollstonecraft est donc amenée, pour contrer Burke, à rejeter, au profit de la mesure et de la réflexion éclairée, le (mauvais) sentimentalisme des anti-révolutionnaires (« the erroneous inferences of sensibility »). Il s’agit donc de ne pas se laisser impressionner par le sort qui a été réservé à Marie-Antoinette, ni de se laisser paralyser par le spectacle des violences. Si elle affirme la force du premier sentiment (« the violent, the base and nefarious assassinations […] cannot fait to chill the sympathizing bosom, and palsy intellectual vigour » FR, p. VI), c’est bien pour conclure aussitôt à la nécessité de dépasser cette première réaction qui relève du seul réflexe. Bien que Wollstonecraft utilise davantage d’informations de seconde main que ne le faisait Macaulay, qui se vante d’avoir trouvé des documents qu’elle est la première à avoir examinés, la jeune radicale témoigne d’une vraie démarche d’historienne, selon les critères historiographiques de l’époque, qui pratique encore largement la compilation : son insistance en particulier sur les événements déclencheurs témoigne de sa conviction profonde qu’il est possible de rendre raison même des événements irrationnels, de démonter le mécanisme et l’enchaînement des faits, sans se laisser submerger, à la différence là encore de Burke, par le chaos révolutionnaire (chaotic mass, 73) ou le spectacle de la violence [14].

9. C’est donc par l’opposition polémique que se construit l’autorité de l’historienne : les nombreuses indications d’ordre métatextuel n’ont rien d’exceptionnel ni de remarquable dans l’écriture historique du XVIIIe siècle, comme j’ai pu le montrer par ailleurs [15]. Macaulay se présente, assurément, comme une exception (HE, II, p. 126), par la manière dont elle a, selon elle, mieux rempli que d’autres les devoirs qui incombent à sa charge d’historien(ne) fidèle et fiable (« my character as a faithful historian », HE, III, p.89). L’argument est des plus communs. La rhétorique vise ainsi à évacuer, sans la nier totalement, une autre forme d’exception, celle qui est induite par le sexe, car, comme le souligne Devoney Looser, l’appellation « female historian » était souvent utilisée sur le mode de la plaisanterie [16]. Aussi pour Wollstonecraft comme pour son aînée, l’enjeu est-il de montrer que le féminin, avec toutes les connotations de frivolité, de sentimentalisme romanesque qu’il entraîne, n’est pas décelable dans l’écriture, ni même dans le regard qui est jeté sur le passé, mais dans le comportement du camp des royalistes ou des absolutistes qui s’étourdissent de divertissements légers. Par la prise en charge d’un discours de raison et de progrès éclairé, les deux historiennes s’identifient au camp républicain qui est lui-même caractérisé, sous la plume de Macaulay en particulier, par sa mesure, son esprit de liberté et son caractère raisonnable. Le féminin change ainsi de camp : on constate de ce fait sous la plume des deux auteurs, une profonde inversion des repères, puisque l’une et l’autre rejettent la cour et le pouvoir royal pour leur caractère efféminé, dispendieux et superficiel.

10. L’inversion sexuelle se traduit de manière analogue sous la plume des deux historiennes, parce que chacune, d’une certaine manière, malgré son propre sexe, s’identifie à une image virile de la république. Ainsi chacune s’attaque au vain goût du paraître de la cour : le pouvoir royal, la noblesse et l’église anglicane de Laud ont besoin d’en imposer à la foule afin d’asseoir leur pouvoir et leur domination. Le culte du paraître, des ors et des ornements inutiles mais coûteux est un des premiers outils de la tyrannie pour asservir les esprits. Il s’agit bien d’une arme, d’une marque de puissance qui est entre les mains du pouvoir absolu, pouvoir dont la justification théorique était le modèle du roi père. On mesure donc l’ironie cinglante qu’il y a à féminiser ce pouvoir et à lui ôter symboliquement sa justification virile et, cela va de pair, à miner toute référence à un ordre hiérarchique naturel, masculin, patriarcal, au sein de la nation. L’ironie est particulièrement marquée sous la plume de Macaulay : la prétendue libéralité royale qui est une des clefs de voûte des valeurs aristocratiques, relève ainsi d’un caprice de nature presque sexuelle : « James wantoning in the most lavish prodigality » (HE, I, p. 39). L’adjectif wanton qui qualifie de façon récurrente l’action royale renvoie, en effet, à une action sans retenue et arbitraire et, souvent, à un dérèglement des mœurs. Lorsque l’adjectif désigne les dons du roi à ses favoris et en particulier à Buckingham, la connotation ne saurait être innocente, car l’homosexualité supposée de Jacques Ier, même si elle n’est jamais prononcée explicitement, est dans tous les esprits et confirme l’inversion sexuelle que Macaulay impute au pouvoir royal. Au-delà du cas du premier roi de la dynastie Stuart, le luxe est accusé, par les deux historiennes, de rendre les mœurs efféminées : tout n’est que vaine coquetterie, culte de l’apparence et occupations frivoles. L’emploi que fait Wollstonecraft, cette fois, de l’adjectif meretricious renvoie de la façon la plus claire qui soit, à l’image de la prostituée qui est contenue dans l’étymologie latine du terme : « The harlot is seldom such a fool as to neglect her meretricious ornaments, unless she renounces her trade ; and the pageantry of courts is the same thing on a larger scale » (FR, p. 35). Le raccourci est saisissant. Cette image de la femme vénale, à la sexualité débridée, qui semble faire écho à la prostituée de l’Apocalypse, vient renforcer les nombreuses allusions aux « vains caprices d’une cour efféminée » (« The idle caprices of an effeminate court », FR, p.12) qui telle une succube s’abreuve des forces vitales de la nation virile.

11. Ce n’est pas, toutefois, le seul registre sur lequel s’exerce l’inversion des valeurs du patriarcat royal. Les vitupérations contre le luxe de la cour s’accompagnent, dans l’Histoire d’Angleterre, d’allusions répétées au caractère romanesque de Charles, plus convenable, là encore, à une femme qu’à un homme d’État. On assiste encore une fois à un renversement systématique des critiques adressées ordinairement aux femmes, puisque Macaulay prend ses distances non seulement vis à vis des divertissements de la cour mais aussi de la formation des intellectuels à l’université. Oxford et Cambridge sont présentés comme les complices du pouvoir royal (HE, III, p. 342). Il convient donc de discréditer le savoir artificiel de ceux qui ont fréquenté ces établissements [17], ce qui, mécaniquement, renforce l’autorité de celle qui est restée à la maison, dans la bibliothèque familiale pour se cultiver et dont le savoir repose sur le bon sens ! Les critiques réitérées contre tous les arts du divertissement ou les genres littéraires, le théâtre, la poésie ou le roman, qui font appel à l’imagination, sont à lire dans une triple perspective (HE, IV, p. 7), celle d’un certain protestantisme hostile aux fictions, d’une critique morale sur les effets pernicieux de l’illusion littéraire et d’un message politique contre l’oisiveté parasite de toute une classe sociale. Le lien entre l’ostentation cérémonieuse et le théâtre se retrouve sous la plume de Wollstonecraft lorsqu’elle critique Louis XVI (FR, p. 27) et insiste sur l’inanité de ses occupations et de ces rites publics : « The wars of Louis were, likewise, theatrical exhibitions ; and the business of his life was adjusting ceremonials […] » La syntaxe parallèle souligne l’écart qu’il y a entre, d’un côté, le domaine des affaires sérieuses (wars, business) qui devraient faire partie des prérogatives royales et de l’autre, l’art de la représentation et de la mise en scène, symbole d’un pouvoir dépourvu, de fait, de toute signification et qui vide l’action politique de tout contenu. Le topos de la frivolité féminine est puissant dans ce contexte, en raison de ses différentes ramifications et des échos qu’il a dans tous les écrits contemporains qui vilipendent la monarchie ; il prend toutefois une saveur toute particulière, on s’en doute, sous la plume d’une femme.

12. Cela est d’autant plus vrai que cette mise en scène du pouvoir, qui vise à la soumission du peuple crédule, devient à son tour source de faiblesse, dès lors que les monarques sont dupes de leurs propres inventions et cérémonies, tel Louis XVI dans le passage que nous venons de citer. Le parallèle avec le portrait que Macaulay fait de Charles Ier est évident. En effet, ébloui par le luxe et par les perspectives offertes par un pouvoir absolu digne des cours orientales (la comparaison est de l’historienne), celui-ci est constamment amené à confondre la réalité avec ses rêves, à lancer des opérations militaires hasardeuses et à se placer, par amour, sous la coupe d’une reine étrangère qui, par son éducation même, ne peut comprendre la nature des libertés anglaises. Macaulay nous la décrit, nous y reviendrons, abreuvant son mari soumis, de contes séduisants et flatteurs (seductive tales) d’une toute puissance illusoire et irréelle. Déjà, le projet d’expédition que, sous le règne de son père, Charles avait voulu mener en Espagne pour enlever l’Infante était le fait, nous dit Macaulay, d’un prince malade d’amour (love-sick prince, HE, I, p. 203), enivré, d’un côté, par une débauche de cérémonies dignes des extravagances décrites par les romanciers contemporains, de l’autre, excédé par les obstacles que le Vatican mettait à cette union. Toute la cour paraît infectée par un climat romanesque : Buckingham a une intrigue amoureuse avec Anne d’Autriche, en pleines négociations avec la France [18], et la cour dans son ensemble se livre à des mascarades et à des festivités sans nombre pour satisfaire le goût de Charles pour les romans ( HE, II, p.148). L’échec de la politique extérieure de l’Angleterre et des opérations militaires menées sur le Continent suscite à ce propos l’ironie cinglante de l’historienne, puisque les seules conquêtes de Buckingham sont des conquêtes amoureuses (HE, II, p. 7). La puissance militaire et l’esprit martial perdent toute efficacité, de sorte que la subversion des valeurs aristocratiques paraît totale.

13. Afin donc de porter leurs coups, les deux historiennes sont amenées à prendre des positions misogynes, que ce soit en dépeignant des monarques dominés par leurs épouses, ou, nous le montrerons, en brossant un tableau souvent peu flatteur de l’action politique menée par des femmes. Ainsi Macaulay se moque du « uxorious monarch » (HE, II, p. 203) qui aime tellement sa reine, catholique et française, en outre, qu’il devient victime de son amour et de sa propre faiblesse, au risque de s’aliéner l’affection du peuple et le soutien du Parlement et de mener, sous l’influence d’Henriette-Marie, une politique anti-anglaise. À l’instar des pamphlétaires révolutionnaires, Mary Wollstonecraft développe toute une légende noire autour de Marie-Antoinette, reine étrangère elle aussi, dispendieuse et superficielle. Elle rejoint ainsi l’ouvrage, Les Crimes des reines de France, depuis le commencement de la monarchie jusqu’à Marie-Antoinette, de Louise-Félicité Guinement de Keralio, femme de lettres et membre de la « société fraternelle de l’un et l’autre sexe ». Or une des gravures du pamphlet publié par Louis Prudhomme, au « bureau des révolutions » à Paris en 1791 était accompagnée d’une légende ô combien évocatrice, qui permet de prendre la pleine mesure d’une rhétorique misogyne révolutionnaire qui s’est appuyée précisément sur les discours des femmes elles-mêmes : « Un peuple est sans honneur, et mérite ses chaînes quand il baisse le front sous le sceptre des reines » [19]. On appréciera la rime pour l’oreille qui permet de ranger, par anticipation, la reine de France aux côtés de Marie de Médicis et des figures légendaires de Dalila et d’Omphale (CR, p. VIII).

14. Cette méfiance à l’égard de l’intervention des femmes sur la scène de l’histoire n’est toutefois pas propre aux seules reines, mères et épouses de rois, femmes de l’ombre qui transforment les affaires publiques en affaires privées, elle touche également aux masses. Il est, en effet, rare que Macaulay s’identifie aux femmes « aux vertus grecques » qui telles les Édimbourgeoises de toutes classes, participèrent activement à la résistance armée de Leith et qui abandonnèrent de ce fait, selon l’historienne, leur féminité (HE, II, p. 271), ce qui est un compliment à ses yeux, on l’aura compris. Le plus souvent, elle se plaint des actions fort irréfléchies, impulsives et parfois violentes des femmes, que ce soit des Catholiques irlandaises qui se firent complices des plus atroces cruautés contre les Protestants (HE, III, passim), ou des femmes qui ont été poussées à faire une pétition au parlement en faveur du roi et d’une paix honteuse (HE, IV, p.30) ou de toutes celles qui ont cédé à leur sensibilité sans comprendre le sens de l’exécution du royaliste Strafford. Ces femmes sont emblématiques de la manière dont le pouvoir royal parvient à éblouir la population dans son ensemble et à faire de la sensibilité pure une arme : « Under governments of this kind, the common herd of men are incapable of judging of argument, and must be led to action by their passions, not their understanding » (HE, III, p. 160). Macaulay, comme Wollstonecraft plus tard dans A Vindication of the Rights of Women (1792), s’attaque à une forme d’éducation qui privilégie les ruses de la persuasion sur le juste jugement de la raison et qui, de ce fait, prépare les jeunes âmes à être sensibles à une rhétorique officielle trompeuse. Les femmes, on le sait par les remarques de l’une et l’autre sur l’éducation, en sont plus directement les victimes que les hommes : la misogynie des propos doit se comprendre dans ce contexte, comme une invitation à améliorer l’éducation des femmes autant que celle des masses, la vertu devant être l’apanage de l’homme social, qu’il soit de sexe féminin ou masculin [20]. Or cette vertu implique l’usage plein et entier d’une Raison qui est, pour Macaulay et Wollstonecraft, asexuée. En ce sens, le culte de la vertu morale et civile participe d’une stratégie commune pour minimiser leur statut de femme auteur.

15. Les problèmes que pose cette rhétorique misogyne sont évidents, puisqu’elle confirme le plus souvent le lectorat dans ses préjugés, que ce soit contre le sexe dit faible ou, on l’a vu pour Macaulay, contre la foule. Il en résulte une contradiction dans l’image même qu’elle donne du pouvoir démocratique. Si elle se réfère à la démocratie de façon répétée, l’image qu’elle véhicule du petit peuple est tributaire d’un langage moral qui vise à donner, d’un côté, une légitimité à ceux qui participent au combat pour les libertés, et à disqualifier, de l’autre, la majorité dont la conscience politique serait insuffisante. N’invite-t-elle pas là à remettre en question les principes d’égalité, qu’elle soit sexuelle ou sociale, qu’elle défend par ailleurs ? A première vue, elle semble effectivement prêter le flanc aux accusations d’hypocrisie sociale qu’ont portées certains de ses contemporains contre elle, comme lorsqu’elle a encouragé, ou du moins laissé s’exprimer, des sentiments de dévotion pour sa personne fort peu républicains [21]. Toutefois, pour la foule, comme pour les femmes, l’inégalité est, dans chaque cas, le fruit pervers d’une mauvaise éducation qui a été promue par calcul : le pouvoir patriarcal crée artificiellement une hiérarchie mentale entre les êtres, afin de justifier le gouvernement du plus grand nombre par quelques-uns. L’échec du système provient du fait que l’élite est dupe de ses propres ruses et qu’elle ne se montre pas plus habile que la majorité qu’elle trompe : les deux révolutions, celle de 1642 et celle de 1789 résultent autant d’un déficit de compétences que des crises économiques. C’est peut-être là qu’il est possible de voir au travers de ces écrits historiques un appel aux femmes « aux vertus grecques » : il faut qu’elles participent à une société qui désormais sera méritocratique et fondée sur l’éducation de tous et de toutes.

16. Néanmoins, l’oubli qui enveloppe à partir de la fin du XVIIIe siècle l’œuvre de Macaulay, les scandales qui s’élèvent autour de la figure de l’historienne ou de Wollstonecraft, enfin la misogynie révolutionnaire elle-même qui se développe autour de 1793, témoignent de l’échec effectif d’une stratégie qui a eu le tort d’être prise à la lettre. De fait, la critique du féminin, fût-elle appliquée au pouvoir absolutiste et patriarcal, alimente indéniablement un retour à l’ordre masculin. Pour reprendre les mots que Louise-Félicité Guinement de Keralio adresse aux femmes : « Amuse tes enfans au bruit des hochets ; mais le timon de l’État ne convient pas à ta main débile et mal-assurée » [22].


Notes

[1] Voir Marie-Odile Bernez, « Catharine Macaulay et Mary Wollstonecraft. Deux femmes dans le débat sur la Révolution française en Angleterre », Annales historiques de la Révolution française, 344, http://ahrf.revues.org/document6293.html, dim. 12 juil. 2009 22/56 :19 CET., p. 2.

[2] Voir notamment Catherine Macaulay, The History of England from the accession of James I to the Elevation of the House of Hanover, 3rd édition, Edward et Charles Dilly in the Poultry, 1769, vol. IV, p. 114, où elle commente l’écriture de Clarendon et porte des jugements sur sa valeur historique, The History of England from the Accession of James I to the Elevation of the House of Hanover, London, Dodsley, Johnstone, Davies, Cadell, 1767, vol. III, p. 1, 331, 429 ; 3°éd, vol. II, p. 285. Par la suite l’ouvrage sera noté HE.

[3] Voir Laurence L. Bongie, David Hume Prophet of the Counter revolution, Oxford, Clarendon Press, 1965. Pour une interprétation moins conservatrice de Hume, voir Richard Dees, « Hume and the Contexts of Politics », The Journal of the History of Philosophy, 30.2, avril 1992, p. 219-242.

[4] Bridget Hill, The Republican Virago, The Life and Times of Catharine Macaulay, Historian, Oxford, Clarendon Press, 1992, p. 25 ; pour une réception comparée des deux ouvrages, voir p. 43.

[5] Ibid., 42.

[6] Ibid., p. 40.

[7] Histoire d’Angleterre, depuis l’avènement de Jacques I jusqu’à la révolution, par Catherine Macaulay Graham, traduite en français et augmentée d’un discours préliminaire, contenant un précis de l’histoire d’Angleterre jusqu’à l’avènement de Jacques I, et enrichie de notes par Mirabeau [et par C.-P.-T. Guiraudet], Paris, Gattey, 1791-1792. L’ouvrage a été rédigé par Mirabeau, et publié par J. L. Giraud-Soulavie.

[8] Voir le compte-rendu qui a été fait de cette traduction in Petite bibliothèque choisie et classée méthodiquement, Gabriel Peignot (éd.), Paris, chez Villier et Desessarts, 1800, p. 83.

[9] Voir notamment, David Bromwich, « Wollstonecraft as a Critic of Burke », Political Theory, 23.4, Nov. 1995, p. 617-634 ; James Conniff, « Edmund Burke and His Critics : The Case of Mary Wollstonecraft, » Journal of the History of Ideas 60.2, 1999, p. 299-318.

[10] Mary Wollstonecraft, A Vindication of the Rights of Man in a Letter to the right honorable Edmund Burke, London, Johnson, 1790.

[11] Comparer A Comparative Display of the Different Opinions of the most distinguished British Writers on the subject of the French Revolution, London, Debrett, vol. I, p. 42, « other Gothic Governments » à An Historical and Moral View of the Origin and Progress of the French Revolution and the Effect it has produced in Europe, vol. I, 2nd edition, London, Johnson, 1795, p. VIII, « gothic brutality and ignorance ». L’ouvrage sera noté FR par la suite.

[12] D. Bromwich, op. cit., p. 619, J. Conniff, op. cit., p. 306. De ce point de vue, je ne vois pas, à la différence d’Isabelle Bour, de contradiction absolue entre ces références gothiques et la construction de la figure de l’historien dans le texte (voir « Mary Wollstonecraft as Historian in An Historical and Moral View of the Origin and Progress of the French Revolution ; and the Effect it has Produced in Europe (1794) », Études Épistémè, 17, 2010, p. 119-129, § 15. url : http://www.etudes-episteme.org/2e/s... consultée le : 30 mars 2011. La référence au gothique, même sous sa forme romanesque, est liée à l’histoire, à des régions, souvent catholiques, arriérées politiquement, où donc la tyrannie peut s’exprimer sans frein, d’où, me semble-t-il, les échanges de vocabulaire sous la plume de Wollstonecraft et de Mackintosh.

[13] Nicolas de Condorcet, Tableau historique du progrès de l’esprit humain, ouvrage posthume, Paris, Agasse, an III, 1795. Cette vision du progrès se retrouve également, comme l’a montré Isabelle Bour, dans les théories stadiales écossaises, art. cit., passim.

[14] FR, p. 76 : « To ascertain this truth, we need not enter into deep researches, though it may be difficult to collect all the parts of the feudal chain […] » Ibid., p. 62 : « As it is from this period, that we must date the commencement of those great events, which, outrunning expectation, have almost rendered observation breathless, it becomes necessary to enter on the task with caution ; as it ought not to be more the object of the historian to fill up the sketch, than to trace the hidden springs and secret mechanism, which have put in motion a revolution, the most important that has ever been recorded in the annals of man. »

[15] Voir Fiona McIntosh-Varjabédian, Du Regard rétrospectif et de l’écriture de l’Histoire, Clio et Épiméthée, Paris, Éditions Champion, 2009, première partie passim.

[16] Devoney Looser, « Catharine Macaulay : The ‘Female Historian’ in Context », Études Épistémè, 17, 2010, p. 105-118, § 7. url : http://www.etudes-episteme.org/2e/s... consultée le : 30 mars 2011.

[17] Voir la préface du premier volume de Macaulay, op. cit. p. IX-X : elle s’attaque à l’érudit de profession qui, en raison même de ses études, de son apprentissage laborieux et des soutiens qu’il a été obligé de quémander, a été amené à adopter des principes lâches, favorables à l’asservissement et à la tyrannie.

[18] Voir notamment l’expression « romantically swore », HE, I, p. 353.

[19] Louise-Félicité Guinement de Keralio, Les Crimes des reines de France, depuis le commencement de la monarchie jusqu’à Marie-Antoinette, Paris, Au bureau des révolutions, 1791.

[20] Catharine Graham Macaulay, Letters on Education with Observations on Religious and Metaphysical Subjects, London, 1790, p. I-II.

[21] D. Looser, op. cit., § 3.

[22] CR, p. 10.


Pour citer l'article :

Fiona McIntosh-Varjabédian, « Macaulay et Wollstonecraft : écriture féminine de l’histoire ou remise en question républicaine de la société patriarcale ? », Études Épistémè, 19, 2011. Les femmes témoins de l’histoire, Les femmes témoins de l’histoire, p. 86-96.

URL: http://www.etudes-episteme.org/2e/?macaulay-et-wollstonecraft


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